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dimanche 22 mai 2016

Lettre à Victor Hugo

Cher Victor,

Je suis venue vous trouver hier à votre domicile parisien de la Place des Vosges, mais vous n’y étiez pas. On m’a tout de même permis d’entrer et de visiter les lieux – un fort beau logis, assurément – et j’ai, en effet, constaté votre absence. Il semblerait que nous nous soyons loupés d’environ un siècle et demi. Dommage. J’étais d’autant plus déçue que j’arrivais avec une grande nouvelle : Les Misérables sont à Hollywood ! Oui, j’imagine que, formulée ainsi, la chose ne vous semble pas limpide. Je vous explique : dans les années 80 (enfin, je veux dire 1980), deux types ont conçu une idée folle : adapter votre roman Les Misérables au théâtre et en musique, un concept anglo-saxon que l’on nomme Musical, autant dire un projet aussi follement ambitieux que votre œuvre ! Ces deux artistes se nomment Alain Boublil et Claude-Michel Shönberg et ils se sont offert le talent d’un certain Robert Hossein pour la mise en scène. L’idée était simple et sublime : présenter les moments forts du roman comme une succession de tableaux musicaux. Pas un opéra. Pas du théâtre. Musical. Pardonnez-moi, mais je rechigne à utiliser le terme français « comédie musicale », hélas trop associé à de vastes daubes contemporaines et autres tchik-tchik-tchik-aïe-aïe-aïe ! J’emploie également la terminologie anglaise car, à vrai dire, la France s’est montrée peu réceptive au concept. Mais de l’autre côté de la Manche, quelqu’un a flairé le chef-d’œuvre… Un spécialiste des Musicals de la West-End à Londres, producteur de nombreux spectacles musicaux, a immédiatement saisi la dimension de l’œuvre. Cet homme s’appelle Cameron Mackintosh et, croyez-moi, cher Victor, il fut le meilleur ambassadeur mondial de votre roman et de vos idées. Oui, j’ai bien dit « mondial ». Car si l’aventure a réellement commencé à Londres, elle s’est ensuite propagée partout dans le monde. Bon, je sais ce que vous allez dire… Cette étape londonienne, c’est un peu comme un nouvel exil, un autre Guernesey… Eh bien, il faut croire que les Iles britanniques ne vous réussissent pas mal, finalement… Les Misérables sont nés à Guernesey et leur plus belle adaptation a connu une renaissance à Londres : coup du sort, fatalité, ou plutôt « Anarkia » comme vous l’écriviez au début de Notre-Dame de Paris. Et puis le vent a soufflé sur les partitions de Shönberg, amenant votre formidable épopée humaine jusqu’à Broadway. Tous les soirs, on hissait le drapeau français et le drapeau rouge de la révolution au pays de la World Company ! Un véritable triomphe ! Je suis émue, cher Victor, de vous adresser ces quelques lignes, car vous êtes vraiment l’homme de tous les superlatifs : imaginez-vous que les Misérables ont tenu plus de vingt-cinq ans à l’affiche à Londres ! Les plus brillants interprètes du spectacle ont été réunis à l’occasion du dixième anniversaire pour un unique et gigantesque concert au Royal Albert Hall de Londres. Le final fut grandiose lorsque les dix-huit Jean Valjean de chaque pays sont venus chanter ensemble, dans leur langue, escortés par les petits Gavroche du monde entier. C’était le 8 octobre 1995, le jour de l’anniversaire de mon papa. Si je vous racontais cela en face, cher Victor, ma voix se briserait d’émotion.
 Je suis certaine que vous seriez fier de tous ces artistes qui se sont associés et succédés depuis près de trente ans pour incarner Valjean, Fantine, Javert, Eponine, Cosette… Je puis vous assurer qu’ils n’ont rien trahi de votre œuvre, et surtout pas sa dimension sociale et révolutionnaire. Bien sûr, je comprends votre scepticisme quand je vous dis que Les Misérables sont passés par Hollywood où ils ont raflé trois Oscars, mais si en janvier 2012, vous aviez assisté, à Paris, aux Champs-Elysées, à l’avant-première du film adapté du spectacle musical, vous n’auriez plus l’ombre d’un doute. Votre frère de plume, Stendhal, disait « La bonne musique ne se trompe pas, et va droit au fond de l’âme chercher le chagrin qui nous dévore ». Alors, lorsque la bonne musique rencontre la bonne littérature, voilà comment l’on bâtit la légende des siècles.
Je repasserai Place des Vosges, des fois que je vous aperçoive à votre fenêtre… et si je ne vous y trouve pas, j’imagine que c’est parce que vous serez occupé à enfiler votre plus beau costume afin d’aller recevoir votre Oscar. Un Oscar pour un écrivain ? Pourquoi pas. Voilà qui finirait d’étouffer les journalistes, qui ne savent plus quoi inventer pour ternir votre succès. Mais vous avez allumé la mèche, Victor… Qu’ils le veuillent ou non, vous avez allumé la mèche.

Mes tigres de salon ronronnent leurs respectueuses salutations à l’ailurophile que vous êtes. Quant à moi, je me permets de vous embrasser, cher Victor, et je m’en vais glisser cette lettre juste derrière la préface des Misérables, pour que vous passiez la lire quand il vous plaira.


lundi 18 avril 2016

Lettre à Pierre Desproges

Mon ami Pierrot,

Ah, je t’entends d’ici t’indigner face à cette familiarité incongrue ! « Mon ami », quel toupet ! Nous n’avons pas gardé les dindons ensemble ! Et de quel droit utiliser ce nom de « Pierrot » usuellement réservé aux intimes ? Et le tutoiement, par-dessus le marché ! Oui, je me souviens parfaitement de ce que tu affirmais sur scène : « Dieu ou pas, j’ai horreur qu’on me tutoie ! » Mais ce tu n’est pas une familiarité, au contraire… C’est, dans mon esprit vaguement anglais, une forme de grand respect, c’est le Thou anglo-saxon, adressé aux êtres célestes, justement... Et puis, honnêtement, avoue que cher Pierre résonnerait commune une mauvaise homéotéleute prompte à écorcher l’oreille. Mon Pierrot, donc, j’y tiens, car ce n’est pas parce que nous n’avons pas élevé les dindons ensemble que nous n’avons pas de points communs : le mépris pour la mode, la méfiance envers la capilliculture, le rejet des superstitions… Le cancer aussi. Et la capacité à prononcer ce mot sans trembler du genou. Je fais partie des gens qui, « grâce à la science, peuvent profiter de leur cancer plus de cinq ans ». Un régal. Heureusement qu’il y a ton verbe et ta verve, seuls antidotes à toutes les potions à bulles censées nous rembourser quelques années de vie. Il faut bien quelque chose d’assez décapant qui permette à l’esprit de s’accorder avec ce que subit le corps. Pour cela, je n’ai rien trouvé de mieux que ton panache, toi qui as su nous faire rire du cancer alors que tu en crevais.
Vois-tu, mon Pierrot, je ne peux pas t’en vouloir d’avoir plié bagage. On n’a pas franchement cheminé vers un monde meilleur ces trente dernières années. La division des êtres entre les Juifs et les antisémites reste d’actualité, laissant toujours aussi peu de place à ceux qui, comme toi et moi, ne sont ni l’un ni l’autre et refusent de se plier aux alternatives contraignantes. Le métier d’humoriste n’a sans doute plus la même saveur puisqu’il s’agit maintenant de jouer les comiques bien-pensants, voire politiquement corrects… Suis-je la seule à percevoir une antinomie ? Ainsi, le clown ne serait plus celui qui prend sur lui le ridicule de la condition humaine ?
Non, reste là-haut, mon Pierrot. Ici, on ne peut plus railler en paix, alors on bâille en biais. Le rire censuré, c’est l’ennui assuré. Je t’imagine sur ta Lune, mon Pierrot, et j’ignore de quoi tu te gausses désormais. Peut-être manifestes-tu seul, peut-être une Colombine t’y tient-elle compagnie…   
Respect, mon Pierrot.

dimanche 13 mars 2016

Lettre à Jean Ferrat

Cher Jean,

Vous n’étiez pas exactement un chanteur à la mode dans les cours de récréation des écoles primaires en 1986, une année qui, pour moi, restera marquée par les couleurs rouges et grises de la pochette d’un 33 tours, celles de votre album Je ne suis qu’un cri. Le disque trônait à la maison au-dessus de la collection complète de vos albums et -ô joie !-, figurait aussi parmi les vinyles de ma nounou. Une aubaine qui, à l’âge de neuf ans, me permit de connaître par cœur toutes vos chansons. Sans doute n’en ai-je pas d’emblée compris toutes les subtilités, quoique mon père se chargeât de m’expliquer les paroles, chanson par chanson, avec une patience qui n’avait d’égale que sa passion pour  votre œuvre, mais je ressentais profondément ce que les textes contenaient de colère et d’espoir.
Trente ans après, j’écoute, le cœur serré, la chanson Les cerisiers. Je suis infiniment triste à l’idée que « le vieux musicien » ait dû boucler ses valises avant que ne vienne le temps des cerises. Vous êtes parti avant le printemps, emportant votre « rêve modeste et fou », vous nous avez quittés « un beau soir d’hiver », comme vous le chantiez dans Le cœur fragile. Le cœur fragile, indispensable instrument à composer et à créer, somptueuse infirmité ! Celui qui chante se torture, écrivait Aragon. C’est probablement ce qu’aura cruellement ressenti Isabelle Aubray, voilà six ans, lorsqu’elle est montée sur scène, le cœur en berne, afin de vous rendre hommage. De cette épouvantable année 2010, je ne retiens que son sourire à elle parce qu’elle a eu la dignité de convertir sa peine en sourire, de ces sourires qui tremblent un peu, et d’évoquer la vie, non la mort, la présence, non le manque. Elle incarnait avec grâce ces vers que votre musique a sublimés :
Et les gens prennent pour des roses
La douleur dont [elle] est brisée.
Je n’ai pas de réconfortantes nouvelles à vous donner de cette pauvre terre. Du fond de ma vallée, je scrute le ciel à la recherche de l’étoile Hölderlin, de l’étoile Verlaine. J’entends du fond des ténèbres le rire de Robert le Diable. Je sais que depuis la constellation des poètes, vous continuez à distiller la lumière et la beauté.